L’art rituel d’Olivier de Sagazan

Explorer la métamorphose dans les performances d’Olivier de Sagazan

Olivier de Sagazan est un artiste français né à Brazzaville, au Congo. Depuis plus de 20 ans, il développe une pratique hybride qui intègre la peinture, la photographie, la sculpture et la performance. Sa performance la plus célèbre, “Transfiguration”, a été créée en 1998 et évolue continuellement. Dans cette performance, qui comporte des éléments rituels, l’identité du protagoniste est composée et décomposée à travers de multiples masques d’argile que l’artiste modèle et enlève de son propre visage. “Transfiguration” a été réalisée plus de 300 fois dans 25 pays, offrant un spectacle unique aux spectateurs du monde entier. Pendant la performance, de Sagazan couvre complètement sa tête d’argile et entre progressivement dans une sorte de transe, vociférant parfois, jusqu’à ce que son identité disparaisse dans une figure hybride et métamorphique à la fois humaine et animale. Cette figure apparaît comme une âme piégée dans diverses dimensions, cherchant à comprendre sa propre identité et à atteindre la stabilité.

La capacité de Sagazan à représenter la sublimation des émotions et à se personnifier devant le public crée ce qui peut apparaître comme une entité monstrueuse ou extraterrestre. Sa performance met en évidence les qualités uniques de la vie et défie la conscience du spectateur. La transformation de l’artiste évoque des visages primordiaux dépourvus de douleur ou de tristesse, rappelant des créatures figées pour l’éternité. En tant que performeur, Olivier de Sagazan a foulé la scène internationale, se produisant à Fabbricaeuropa à Florence, au club Silencio de David Lynch en France, au C.I.A. à Hong Kong, à la Semaine Internationale de Performance de Venise, à Kontrastmoment à Munich, au Fringe Festival à Macao, ainsi qu’en Pologne, en Italie, en Allemagne, au Canada, au Brésil, en Corée, en Inde, et plus encore.

Interview avec Olivier de Sagazan en anglais
Site officiel d’Olivier de Sagazan, FacebookInstagram Youtube

Pouvez-vous partager vos premières expériences dans le domaine de l’art ? Quelles sont certaines de vos principales influences artistiques, et comment ont-elles impacté votre travail ? Qu’est-ce qui vous a initialement attiré vers l’art et la performance comme moyen d’expression ? Quels ont été les principaux défis que vous avez rencontrés au début de votre carrière ?

Depuis toujours, je suis fasciné par la vie organique et de fait, j’ai commencé par faire des études de biologie. Mais la question du sujet sensible et de la subjectivité échappe par définition à la science et c’est pourquoi je suis parti du côté de la philosophie et de la création artistique. Pour moi, des peintres comme Rembrandt ou Francis Bacon, que j’adore, sont aussi une forme de biologistes qui étudient à leur manière le vivant. Peindre, c’est pour moi une tentative de se projeter dans la matière du tableau pour essayer de lui donner une forme d’autonomie et de présence, en cela une œuvre d’art se rapproche d’un être vivant en ce qu’on sent en elle une présence humaine capable de nous émouvoir.

Malheureusement, donner la vie à une peinture ou une sculpture est immensément difficile, c’est pourquoi un jour, alors que je peinais depuis des semaines à réaliser une sculpture, j’ai eu l’idée étrange de rentrer dans la matière de ma sculpture, c’est-à-dire de surmodeler mon corps avec de l’argile, car ainsi pensais-je: là au moins je serais sûr qu’il y aura la vie à l’intérieur de mon œuvre. Par chance, j’ai eu l’idée de mettre une caméra et le film que j’ai ensuite vu a été pour moi un choc incroyable : les masques qui alors apparaissaient, bien que réalisés à l’aveugle, étaient tous d’une force incroyable ! Ça a été la découverte de cette performance: Transfiguration que depuis 1998, j’ai jouée plus de 300 fois.

L’image résiduelle de l’action évoque la peinture de Francis Bacon, les interventions d’art corporel de Günter Brus, ainsi que les rites de possession balinais, compressés en un seul événement où cohabitent peinture, sculpture et théâtre.

Olivier de Sagazan interview
© Olivier de Sagazan

Comment avez-vous développé votre pratique distinctive qui combine peinture, sculpture et performance ? Quels sont les plus grands défis que vous rencontrez en tant qu’artiste travaillant à travers ces multiples disciplines ?

Peindre, sculpter, danser, sont des actions qui ont chacune leur efficacité singulière. Le peintre danse devant sa toile et ses mouvements marquent la toile. Quand on sculpte, c’est un peu pareil, mais on embrasse en trois dimensions son médium. Dans la danse, notre corps devient la toile ou la sculpture et on dessine dans l’espace. Avec cette performance Transfiguration, je peins et sculpte mon corps et ce faisant, le peintre devient un danseur.

Pouvez-vous décrire votre processus créatif lorsque vous développez un nouveau projet ou une nouvelle performance ? Comment décidez-vous quel médium artistique utiliser pour un concept ou un message particulier ?

Après avoir imaginé ce travail de surmodelage de mon corps avec de l’argile, l’idée a été de reproduire cela sur d’autres personnes et ainsi de créer des tableaux vivants. Je reste fondamentalement un peintre, c’est-à-dire que je recherche avant tout des images fortes. Tous les spectacles vont dans ce sens, je pars d’une interrogation centrale que je vais ensuite réinterroger sous différents angles avec les matériaux qui me viennent à l’esprit.

Comment le fait de passer du Congo à la France a-t-il influencé votre perspective artistique et votre processus créatif ? Quels aspects de votre parcours ont façonné votre identité dans vos œuvres ?

Toute ma vie est une interrogation autour de cette question de notre présence au monde. Je cherche à comprendre ce que veut dire « exister », ce qui nous sépare du monde et comment nous y sommes reliés. Les arts premiers me fascinent pour cela, car dans ces temps-là, on ne séparait pas l’art et la vie et sans doute n’y avait-il pas de mot pour parler de l’art. Au Congo, un sculpteur qui réalise une sculpture Teke va mettre des morceaux du défunt dans le ventre de sa sculpture. Ce geste engage la vie du groupe et celle du mort dans un arrière-monde. Je peins moi aussi pour que mes images me transforment et agissent aussi sur le cerveau des autres.

Transfiguration d’Olivier de Sagazan fait également partie de Samsara, un film de Ron Fricke, et apparaît également dans le clip À l’ombre de Mylène Farmer.

Vos performances impliquent souvent des transformations physiques intenses. Qu’est-ce qui vous motive à explorer les thèmes de la métamorphose et de l’identité de manière aussi viscérale ?

Nos visages sont déjà des masques et d’autre part, la banalisation du quotidien fait que l’on ne les considère à peine si ce n’est comme attracteurs potentiels dans notre vie sociale. Bref, se masquer le visage, c’est paradoxalement une tentative de percer nos masques et de tenter de rentrer à l’intérieur de ce monde sans fin qu’est la psyché humaine. Transfiguration est une forme d’odyssée à l’intérieur de soi afin de faire s’échouer à la surface du corps un monde inconnu et qui pourtant nous habite et nous fait nous mouvoir.

On peut juger les images que je produis comme simplement monstrueuses, mais elles sont un moyen pour moi de reconsidérer l’étrangeté de notre « être au monde ».

En réfléchissant à votre carrière, comment votre pratique artistique a-t-elle évolué au fil du temps ? Y a-t-il eu des moments clés ou des expériences qui ont façonné significativement votre approche actuelle ? Y a-t-il une œuvre ou une performance particulière qui vous semble particulièrement significative en termes de développement personnel ?

Transfiguration est ma performance inaugurale. C’est la matrice qui a engendré mes autres spectacles. En fin de compte, je travaille toujours sur la défiguration car pour moi, la déformation du réel est un moyen pour le reconsidérer avec des yeux neufs. Je pense que nous vivons tous dans une forme d’hallucination collective, à la limite même, nous avons oublié que nous existons, sauf quand soudain nous perdons un proche ou que l’on tombe amoureux. La défiguration permet de produire des états d’instabilité qui sont déclencheurs de prise de conscience métaphysique.

Vous avez collaboré avec de nombreux artistes issus de diverses disciplines et vous êtes produit dans des lieux internationaux prestigieux. Comment ces collaborations ont-elles influencé votre processus créatif et l’œuvre finale ? En quoi le fait de se produire sur scène à l’échelle mondiale impacte-t-il le sens et le message de votre travail ?

L’autre est un complément d’âme. Travailler avec quelqu’un d’autre est passionnant car on partage alors de façon très intime les mécanismes qui sont à l’origine de nos gestes artistiques. Ces partages sont à l’origine de créations hybrides que seule une collaboration peut faire naître.

Dans le monde d’aujourd’hui, quel rôle attribuez-vous à l’artiste ? Vos performances repoussent souvent les limites et peuvent être provocatrices. Visez-vous à défier, réconforter ou autre chose entièrement ? Comment abordez-vous l’interaction avec le public et quel type de réaction espérez-vous susciter ?

Oui, encore une fois, je pense que nous dormons la plupart du temps car notre cerveau est en mode mécanique instinctif. Il nous faut des événements disruptifs pour nous réveiller et c’est la fonction de l’art.

Pouvez-vous partager une expérience particulièrement mémorable lors d’une de vos performances internationales ?

Je suis sur scène en train de réaliser ma performance Transfiguration, j’ai environ 5 kg de terre d’argile sur mon visage et mon crâne, je ne vois plus rien et mes oreilles sont bouchées, je ne bouge plus, j’attends, je n’entends rien et soudain je pense : “si ça se trouve, tous les spectateurs sont partis et je suis seul sur scène”, puis à nouveau angoisse : “et si ça se trouve depuis ma naissance, je suis seul en scène et j’ai tout imaginé, le monde n’existe que dans ma tête”.

Photos et images avec l’aimable autorisation d’Olivier De Sagazan

Last Updated on June 30, 2024 by retrofuturista

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